mardi 24 mars 2020

Petit Paul bien caché mais retrouvé

Je range encore ma bibliothèque.
Coincé entre des revues d'architecture et un bel ouvrage sur Marta Pan (il faudra que je montre ça aussi), je découvre, un peu enfoncé, un peu caché le très beau Petit Paul de Bastien Vivès.
Je me souviens alors que je l'avais un peu caché pour que mes neveux et mon filleul, à peu près de l'âge de Petit Paul, ne puissent le trouver. La place de l'autocollant en dit...long.



La polémique sur ce livre étant maintenant un rien refroidie, il m'est aisé d'en chanter les qualités et même, j'ose, d'en chanter l'objet de cette petite polémique.
Voilà donc un album de bandes dessinées nous narrant sans détour l'histoire d'une sorte de Surmâle, un petit garçon ayant une énorme bite et dont, innocence absolue, il s'en excuse et apprend à s'en servir. Ce qui est troublant dans cet ouvrage c'est bien entendu que ce sont les adultes qui lui apprennent cela et que l'enfant semble bien toujours s'excuser de ce qui lui arrive. Le scandale alors venait bien de cette position, une innocence troublée par un apprentissage des adultes, ici, quasiment exclusivement des femmes, largement à leur tour caricaturées selon le désir habituel des hommes.
Des seins énormes, un appétit sexuel insatiable, toutes aussi ridiculement monstrueuses que Petit Paul.
Bien entendu, Bastien Vivès ne rêve pas son livre comme d'un livre pour enfant, ne désire rien d'autre que de parler de monstruosité, monstruosité physique qui conduit les adultes à agir avec une monstruosité moral, instrumentalisant, en quelque sorte les capacités et la naïveté du dit-enfant.
Parler d'un monstre de la sorte, se poser la question de ce qui lui reste d'humanité lorsqu'il n'est qu'un outil au désir des autres et finalement ne pas savoir quoi faire du propre plaisir qu'il pourrait lui-même en tirer, voilà les questions que soulèvent ce livre.
C'est bien plus du côté d'Elephant Man que de Sade qu'il faut placer cet ouvrage.
Petit Paul semble toujours désolé, gêné, inquiet et conscient du trouble qui l'habite.
Rien dans ce livre n'est condamnable.
La farce est bien trop grosse, la caricature et la charge bien trop présentes, le rire toujours au-dessus ainsi d'ailleurs que l'extrême délicatesse avec lequel le personnage est mis en situation. Perfection de l'économie de traits de Vivès, tout comme Reiser, et c'est peu dire. Le dessinateur semble surtout attaché à nous montrer comment Petit Paul doit vivre avec cette particularité qui pourrait bien en être une autre (roux, gros, boiteux...) D'ailleurs, il faudrait aussi se poser tranquillement cette question de comment les garçons (sujet rarement abordé) voient surgir cette capacité soudaine, ce mystère, cette gène.
Peu de littérature interroge ce changement, seul Spider-Man semble avoir le droit d'aimer sa transformation, du sperme surgissant de ses poignées à tout va. Il lui faudra un costume, une musculature soudainement moulée dans ce costume, pour qu'il est le droit d'user de cette nouveauté, d'en recouvrir le monde. J'avoue que c'est d'abord cela que Petit Paul à remuer en moi, me remettant dans ce moment précis de l'enfance, où il fallait faire quelque chose avec ça. Mais quoi ?

Dans notre monde, il est donc aujourd'hui difficile d'associer (et de rire) d'une sexualité largement monstrueuse avec un dessin léger et clair.
On pourrait presque reprocher avant tout à Bastien Vivès de ne pas nous faire rire ou que son dessin est mauvais, ou bien encore que son image de la femme est dégradante. Certes, vous pouvez le penser. Et il serait tout aussi facile de se réfugier derrière le droit des artistes à rêver, imaginer pour laisser à Bastien Vivès le droit de faire ses dessins et de nous raconter cette farce rabelaisienne. On notera comment il n'épargne aucun désir, d'où qu'il vienne, de quelques communautés qu'il puisse être le signe. Je crois que c'est aussi ce qui lui vaudra une part des attaques déguisées en fausse protection de l'enfance. Et puis, tout de même, il y a aussi dans ce livre une grande part de grotesque, voire même de fantastique qu'il faudrait aussi prendre en compte avant toute condamnation morale. Les moutons tous comme les profs de judo y sont vraiment très particuliers.

J'aime le dessin de Bastien Vivès, le sujet monstrueux pris avec l'ampleur du risque, j'aime que nous vivions dans un pays capable de l'imprimer, capable même de le penser encore. Je sais bien où Bastien Vivès se place dans son livre. Je crois qu'il est du coté de Petit Paul, lui-même surpris de ce qui surgit de lui, de ce qui lui arrive et ne comprenant pas pourquoi cela intéresse tant les adultes. L'histoire était là, il fallait la dessiner. Ça surgit, en quelque sorte, sur la page.
Du dessin.


Et Bastien Vivès, je l'ai connu par ce simple dessin que j'ai immédiatement jalousé. Et, rien que pour cela, je le défendrai toujours, coute que coute, car il y a entre nous les dessinateurs une loyauté d'admiration qui passe au dessus de tout. De tout.
On en reparlera avec Töpffer.

Petit Paul
Bastien Vivès
éditions Glénat, collection Porn & Pop

Je ne vous donne que bien peu d'images, pour préserver votre jubilation :













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