samedi 10 juin 2017

Georges Perec, une histoire vraie.

Parce que je tombe aujourd'hui sur une page reproduisant des Polaroïd réalisés par Georges Perec dans le très récent album des éditions de La Pléiade écrit par Claude Burgelin, me revient à la mémoire une histoire vraie qui me lia à ces photographies, prévues d'abord pour servir à Jacques Poli et Georges Perec à réaliser un travail commun qui ne put malheureusement pas se concrétiser.
Ma chance fut que, Jacques Poli était enseignant dans mon école des Beaux-Arts de Rouen et que, ayant déjà réalisé des travaux très perecquien (que vous suivez ici même), ce dernier me confia, comme à d'autres artistes d'ailleurs, par l'intermédiaire de mon cher Jacques Ramondot l'un de ces Polaroïd :


Il nous était demandé alors de librement interpréter artistiquement ce cliché produit par l'écrivain lors d'un voyage Le Havre-New York sur un cargo porte-containers afin de réaliser une exposition. Il faut dire ici que ce geste de dispersion des Polaroïds de Perec par son ami Jacques Poli était un geste extrêmement ouvert et généreux.
La mer, l'horizon flou, la géométrie des containers, tout cela me fit immédiatement penser que l'aspect maritime était prépondérant.
Je fis donc réaliser une copie de ce Polaroïd puis j'en fis faire un puzzle tentant d'imiter là le travail de Gaspard Winckler dans la Vie mode d'emploi mais surtout tentant de définir ma très grande proximité morale avec le héros de ce livre, Bartlebooth que je considère comme mon modèle artistique absolu.


Je dédiai ensuite chacune des pièces de ce puzzle (merci de prononcer pussle et non peusole comme c'est la mode aujourd'hui) à l'un des bateaux présents dans l'œuvre de Jules Verne, inventant là, à nouveau l'enchevêtrement des références maritimes et intertextuelles de Perec.
"Regarde, de tous tes yeux, regarde" étant la dédicace en tête de l'ouvrage la vie mode d'emploi.
Une seule pièce de ce puzzle reçut un autre nom de baptême. Je la nommais simplement et logiquement Georges Perec.
Sur un petit voilier  Tirot en bois, de ceux qui d'habitude imitent dans la tête des enfants, sur les bassins des jardins publiques, les croisières au long cours, je plaçais la pièce Georges Perec et je baptisais le petit navire de ce même nom. Le Georges Perec fut complété d'un message donnant mon adresse.




Depuis le voilier Synergie, telle une bouteille à la mer, grâce à la complicité de Philippe Martin et de son fils Baptiste, nous avons pu larguer, toutes voiles lâchées et selon les conseils de Philippe, le Georges Perec que nous vîmes s'éloigner à une vitesse fulgurante au large de Saint-Vaast-la-Hougue. C'était pendant l'été 1996.

Baptiste Martin filme le largage du Georges Perec.

Votre serviteur prépare les Polaroïd.

Philippe Martin barre le Synergie.




Le 14 avril 1997, jour exact du décès de mon père, je trouvais dans ma boîte aux lettres une enveloppe provenant du Danemark. Alors même que je pressentais le contenu de ce courrier, je ne pus ouvrir ce courrier, trop écrasé par des signes me débordant outrageusement, comme si ce message venu de loin, venait en fait de trop près.


Pourtant, il me fallut me résoudre à croire en ce signe et découvrir alors une lettre, une carte manuscrite avec une croix comme une carte au trésor et surtout, surtout, la petite pièce fragile du puzzle parfaitement emballée. Elle était donc de retour.




Le Georges Perec a donc parcouru la Manche, montant vers le Nord, sur les plages du Danemark, il fut trouvé échoué la veille de Noël par la famille Vorager-Pedersen au grand complet.
Le chien s'appelait Magic.
Alors, le jour du vernissage de l'exposition, je pus remettre la pièce du puzzle à sa place, achevant ainsi à temps l'image incomplète de ce Polaroïd. C'est Catherine Schwartz qui me photographia.
Tous les signes, je vous dis, tous les signes.








Je décidais aussi, dans le Break Renault Nevada malheureusement récemment hérité de mon père, de faire le voyage vers le Danemark pour revoir le Georges Perec appartenant maintenant à la famille Vorager-Pedersen.
Avec Emmanuel André, nous fumes bien reçu par cette famille. Tranquillement, à la mode danoise certainement. J'ai laissé là-bas, dans ce pays venteux, ce bateau. Il était en parfait état, seul le mât étant brisé. Je ne sais pas, maintenant, ce qu'il est devenu. Est-il encore dans cette famille danoise ?

Oui, c'est bien moi à gauche. Le Perec est à nos pieds, au lieu exact de sa découverte. Emmanuel André fait la photo.
Qu'importe !
Il me reste un récit, une image, une pièce et sans doute l'un des plus émouvantes preuves que les voyages, les abandons, les œuvres morcelées et ceux qui partent avec eux composent tout de même si ce n'est de l'art (quelle importance !) au moins un sentiment profond et dur mêlant ensemble une joie intense et sans regret à ce que Georges Perec appelait La Disparition.
Il m'arrive encore parfois de descendre dans mon atelier et, frénétiquement, de vérifier que je possède bien cette pièce de puzzle nommée Georges Perec ayant une peur immense de la perdre.
Ne rien perdre. Ne rien perdre de cette histoire.


Si quelqu'un rencontre Claus ou Bodil Vorager-Pedersen ou leur fille qui doit avoir maintenant 26 ans (et dont j'ai oublié le prénom...), qu'il leur souhaite le bonjour.
Pour en savoir plus sur le projet et sur l'exposition, vous pouvez vous procurer la revue Tem :



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