lundi 6 mai 2024

les loupinous et Petit Tom

Je reviens du vide-grenier avec, dans mes bras, deux beaux livres d'enfants : un dont on connait bien le nom des auteurs et l'autre beaucoup plus inattendu.
Pour commencer un grand classique sur ce blog, revoici Alain Grée !
Et ici il est associé à Gérard Grée, c'est donc une histoire de famille...
Le livre c'est Comment ? 40 questions de Petit Tom chez Casterman, ici dans une édition parfaitement conservée de 1974 ! Comme neuf !
On imagine les trésor d'attention pour conserver ce bel album pendant 50 ans !
La page de garde nous annonce que cette fois les dessins sont de Gérard Grée et que la conception et le texte d'Alain Grée. Voilà des rôles bien répartis.
On retrouve bien tous les tics graphiques de l'époque que nous aimons tous et qui nous ont tant plu enfants et maintenant adultes.
Les beaux aplats de couleurs vives et franches, un dessin très clair, très net, des détails bienvenus, et un réalisme au bon endroit c'est à dire juste quand il le faut. Pour le reste, ce n'est que poésie, délicatesse et fraicheur. 
Cet album ayant pour vocation à répondre à des interrogations enfantines, il y a aussi un synthétisme nécessaire dans des planches pour expliquer comment fonctionne une ruche ou le développement d'un poussin dans un oeuf.
Les images sont assez grandes et permettent à l'enfant-lecteur d'aussi se perdre dans les paysages ou dans les petits détails en sortant justement d'un didactisme trop appuyé. Les images racontent autant que le texte.
Certes le coq est un peu habillé comme un perroquet, certes les enfants ont le droit de remplir le sol de dessins magnifiques mais tout tient justement dans cette jubilation sans remord. On veut de la joie et elle saute aux yeux à chaque page.
Magnifique !
Il y a cette image qui me laisse croire que Alain et Gérard Grée aurait bien pu connaitre Claude Lothier :















L'autre album est bien moins attendu et il est donc une belle surprise : les loupinous d'azur !
Le texte est de Pierre et Marc Jolivet (tiens donc...) et les illustrations de Jean-Paul Van Den Bossche.
Et c'est bien les illustrations qui m'ont fait acheter cet album inconnu de moi.
En effet ! Quel drôle de travail d'illustrations ! L'étrangeté est partout, dans les formes, les couleurs, les figures !
Assez déconcertant et incroyablement original cet album est lui aussi marqué par une époque qui aimait ainsi remettre en jeu les livres pour enfants. Il devait s'agir justement de la part du dessinateur et des auteurs d'offrir un album où cette étrangeté faisait le propos car le texte à grande coloration écologiste est lui aussi déroutant dans la description de cet univers et de son histoire. La parabole est assez évidente pour des adultes mais comment cela était reçu par les enfants...cela reste un mystère très mystérieux ! Qu'inporte ! La pépite est maintenant entre de bonnes mains ! 
Les illustrations, par leurs couleurs, par leur rondeurs me font étrangement penser à Sottsass, je ne saurai pas vous dire vraiment pourquoi...Beaucoup (trop ?) de blanc, beaucoup de couleurs pastels ?
L'album est une édition Advisor éditions et fut publié en 1976 ! La canicule...donc...












vendredi 25 août 2023

Remettre Martin Parr à sa juste place, finalement.


...et dire que j'aurai pu passer à côté ! Mais ce risque de ne pas voir ce livre de Martin Parr est bien une volonté du photographe jouant tellement avec les codes graphiques et plastiques dans l'édition de ses livres qu'on finit par prendre ce camouflage au sérieux et ne plus voir l'humour et le second degrés qu'il représente.
En effet, sur une bâche posée sur le sol, au petit matin d'un vide-grenier, alors que mon oeil repère immédiatement le très beau Sonia Delaunay par Cécile Godefroy, je ne perçois pas immédiatement que ce mot Luxe écrit en cursive langoureuse sur cette couverture est bien là pour me dire qu'il s'y cache un ouvrage du célèbre et si (trop ?) prolixe photographe.
Simplement : je ne le vois pas.
Il me faudra l'insistance du vendeur qui me dit de le regarder et c'est presque à contre-coeur et pour lui faire plaisir que je le feuillette. Ce qui fut sans doute amusant et assez puissant c'est le changement immédiat d'intérêt dès que mon cerveau perçoit le nom du photographe. 
Retournement immédiat de valeur ! Impatience presque à l'acheter !
Ce retournement des signes par le nom du photographe est pour moi un peu comme l'effet ready-made. C'est le nom qui porte l'univers de l'objet, son décalage, sa position étrange et, d'un livre un rien triste et surfait sur le luxe, voilà que l'objet éditorial devient un livre de photographies contemporaines par l'un des plus célèbres photographes. Bingo ! Bien vu Monsieur Parr !



2 euros.
Ce pauvre prix d'achat pour ce livre est pour moi politique. Je veux dire que trouver un tel ouvrage sur le marché des petites affaires tristes d'un vide-grenier le remet à sa juste place, celle du désenchantement et de l'ironie de Martin Parr. Finalement, ce Luxe dont se prévaut le livre n'est-il pas un luxe à deux balles ? Est-ce que le travail de moquerie enjouée faussement attendrie sur une certaine bourgeoisie ne mérite-il pas lui aussi de finir ainsi, au bord de l'oubli, sur le sol humide de la campagne normande ? Un accord parfait entre le projet politique de Martin Parr, l'écart de sa représentation et de sa perte mais finalement sauvé, oui, sauvé de justesse par la reconnaissance d'une récente histoire de la photographie.

Est-ce ça la Culture ? Surtout identifier ? Faire un tri ?

C'est ma culture de l'image qui sauve ce livre de son oubli, c'est par ce savoir que je sélectionne l'objet et peu finalement par son contenu dont ma connaissance certes partielle du photographe me permet tout de même de m'amuser avec lui de nous retrouver là ensemble, à Bourgtheroulde en août.
Deux euros c'est donc ce que vaut un livre de Martin Parr quand le livre quitte les étagères des galeries, des centres d'art et des libraires. C'est, après tout, la loi du marché du livre d'occasion, livre qui n'a de valeur que celle que le futur acheteur veut bien lui donner. Depuis quelques temps, je photographie mon caddie avec les livres d'occasions que j'achète à Leclerc Occasions. Cette photographie  agit comme un constat de marché, j'ai ainsi, là,  dans ce supermarché rencontré Anselm Adams, Depardon etc...C'est une photographie de safari, le souhait de partager sur Facebook la pépite trouvée dans le ruisseau des ouvrages perdus, inutiles, sans avenir. C'est aussi la chance d'un pays où la culture populaire se construit librement sans censure et avec un faible coût. Lire ce n'est pas cher.

Mais le dédain que pose souvent Martin Parr sur des mondes qu'il feint de découvrir ou de parasiter n'est plus celui d'un type pouvant faire semblant d'être un observateur. J'oserai dire à Marin Parr qu'il est...cuit. Cuit par sa popularité, son aura, sa trop grande reconnaissance à moins qu'il fasse de cette épaisseur une sorte de marque de fabrique populaire, une entreprise warholienne. Car, à force de se dire au dehors d'un monde mais de se montrer en tirages originaux sur les murs restreints d'une bourgeoisie heureuse de se contempler (pense-t-elle) au second degrés, au lieu de croire que l'édition de livres serait sa manière de penser qu'il popularise son travail, Martin Parr prouve surtout que, maintenant, il n'est plus possible de croire en sa virginité amusée d'un monde dont il ne ferait pas faire parti.

Ce livre Luxe trouvé sur un vide-grenier où se retrouvent des classes sociales bien trop loin de celles qui vendent ce livre ne démontre rien de ce va-et-vient entre ces classes car le premier réflexe que j'ai eu ne fut pas finalement de me réjouir de voir le travail de Martin Parr ici, en ce lieu. Non, mon premier réflexe fut celui de me poser la question de la culbute que je pourrai faire sur la revente, preuve que Martin Parr est maintenant assimilé comme une valeur et moins comme un artiste et que c'est sur ce changement de qualité que se fait bien aujourd'hui l'influence de Martin Parr dans l'histoire de la photographie.

Il est devenu un Bitcoin de l'édition de livres de photographies et le succès de son histoire du livre* de photographies le prouve. Il a inventé un marché, il a sacralisé l'accès de certains ouvrages par une valeur financière. Son regard cultivé, son âme de chercheur, de découvreur d'ouvrages, sa boulimie et sa position dans l'Art Contemporain ont fait de lui un prescripteur de valeurs ajoutées qui ont fini par toucher sa propre production. J'ai toujours pensé qu'il était surtout intéressant là, dans son amour des livres plus que dans sa position de regardeur. Comme collectionneur de cartes postales et plus généralement d'images éditées, je me retrouve chez lui dans cette pratique accumulatrice. Bien sûr je ris, je souris, j'admire ses qualités de photographe, de collectionneur et comment aussi, très anglais, il a su s'amuser de lui-même. 

Comme tout le monde j'oserai dire.

Mais quelque chose est perdue de cette innocence. Quelque chose d'impalpable, d'un peu trop joué, trop répété. Comme l'ami qui ne parle toujours qu'à contre-pied, qui ne sait plus s'inscrire parfois dans un sérieux nécessaire. Vous savez ces amis rois du second degrés leur laissant croire qu'ils survolent le monde ?
Et si finalement, Martin Parr ne valait réellement, dans le vrai monde que 2 euros ?
Pour vous rappeler à quel point j'aime sincèrement Martin Parr, je vous invite à voir sur mes autres blogs mon accord à son travail de collectionneur :


*Le Livre de photographies, une Histoire en 2 volumes
Martin Parr et Gerry Badger
Phaidon

Luxe
Martin Parr
édition Textuel 2009

lundi 21 août 2023

Gustave Doré et ses traducteurs oubliés

 Voilà qu'en rangeant mes cartons à dessins remplis d'oeuvres des autres, de mes lithos aquarellées, d'estampes offertes par des étudiants et des étudiantes partant de l'école et me remerciant par un don si essentiel à ma tenue psychologique, j'aperçois un dos de livre, un cartonnage du XIXème siècle. Mais qu'est-ce que c'est que ça ? Et que fait-il là ?
Mais oui ! C'est un volume de Gustave Doré ! Je l'avais totalement oublié, je pensais n'avoir de lui que la Bible en grandes planches qui dort dans le placard métallique de l'atelier de gravure à l'école des Beaux-Arts du Mans.
Bon, certes cet exemplaire n'est vraiment pas en bel état, même si il se tient bien et il ne manque aucune page. Mais je m'en fiche un peu, tant que je peux regarder les dessins et m'en réjouir cela me va. Vous le savez, je ne suis pas un collectionneur exigeant et j'aime bien aussi les accidents révélant l'histoire de l'appropriation d'un livre. Par exemple, ici, dès qu'on ouvre le livre on remarque sur le dos du frontispice le gaufrage des lignes du dessin de Gustave Doré. Quelqu'un a fait un décalque de ce dessin et on voit parfaitement les sur-lignements du dessin. Certes, ce n'est pas très bien mais j'aime l'idée que quelqu'un a tant aimé ce dessin qu'il a voulu le copier au risque d'abimer cette illustration. Un enfant ? Sans doute. Il a peut-être été grondé pour ce désir.

On notera que c'est Gustave Doré qui porte cette édition comme dessinateur. On parle de vignettes sur bois, pas de gravures ni d'illustrations. Cela signifie bien que l'auteur c'est Doré et que le lecteur de 1874 comprend ce que recouvre cette appellation. On note aussi que les noms des graveurs de traduction, ceux qui ont réellement gravé le dessin de Doré fait sur les bois, eux ne sont pas nommés sauf dans les planches qu'ils co-signent avec Doré.
Comme souvent à cette époque. Il faut donc bien leur rendre hommage car ils ont du s'effaceraient et bien tenir le dessin de Doré. c'est à eux que l'on doit cette impression de fraicheur de ce dessin. J'ai collecté leur nom : Gusman, U. Fournier, Maurand, Sargent, OB (?), Sotain, O. Brux, F. Huyot, Trighon, J. Gauchard, H. Pisan.
On notera qu'au bas d'un cul-de-lampe, Doré note bien Inv et Del mais pas Sculp. Ce qui veut dire qu'il invente le motif et fait le dessin mais pas la gravure.

J'aime aussi beaucoup le coté très gras du trait de Doré, très plein qui est d'ailleurs bien mis en avant par cette technique qui dépose de l'encre avec solidité sur le papier. On sent bien en quelque sorte l'impression en bosse, presque le foulage. N'oublions pas que pour éditer de tels ouvrages, la typo et l'image passaient en même temps en pression.

Pour le reste...que dire de la qualité de dessin de Doré qui n'ait déjà été dit ! Oh la belle liberté des traits de plume, comme si Doré se moquait de la difficulté à rendre cette liberté fouettée sur le bois. On aime l'humour, le coté croquignolesque des figures et des tronches, la franchise de l'attaque des personnages et certaines mises en page assez audacieuses dans les plans. On se régale aussi des échelles allant du minuscule cul-de-lampe à des pages entières parfois prises dans la nuit. Par contre, Doré ne joue pas beaucoup avec le livre, ne le triture pas. La blancheur des espaces entre les textes seront les plages de ses images. Un illustrateur en force donc. Le lecteur trouvera directement la traduction en dessin de ce qu'il lit dans une complicité des imaginaires du lecteur, de l'écrivain et, bien entendu, du dessinateur qui fondera, de fait, des archétypes de cette représentation, un Fonds commun culturel si amplement maintenant pillé et retravaillé. La Rançon du succès en quelque sorte.

J'ai donc fait une petite sélection très personnelle de quelques gravures de Doré. Il s'agit plus d'une promenade que d'un guide. Si vous voulez mieux voir, venez à la maison.

La légende de Croque-Mitaine
Par Ernest L'Épine
Dessins de Gustave Doré
édition Hachette et Compagnie
deuxième édition, 1874